La mémoire sur Post-It

Depuis trois ans, Philippe Jacques et Karen Gerbier s’invitent sur les chantiers de réhabilitation urbaine avec leur association d’archis-artistes « Tout le monde ». Il y a trois mois, ils toquent à la mairie de Bègles et obtiennent carte blanche.

La "structure porte-parole" exposée au gymnase Duhourquet. Photo Mathias Kern

En trois mois, Philippe et Karen ont récolté 600 propos d’habitants. »Le point de départ c’est de travailler sur l’urbanisation, le cadre de vie, et de s’ouvrir à d’autres sujets que la pure architecture », explique Philippe.

La parole des Béglais est leur matière première. Philippe et Karen l’affichent sur les murs et la peignent à même le sol, »tapis peints » bon enfant et affichages bariolés, disséminés dans le quartier. « On a failli afficher à l’entrée du stade mais on s’est dit que non, qu’on ne pouvait pas s’imposer comme ça. On fait tout à côté, on est là, mais on ne s’impose pas. » Du graffiti subventionné, d’une certaine manière : « On est dans une commande par rapport à un événement. Mais on ne cherche pas à faire ce qu’on nous dicte, on recherche seulement l’inspiration auprès des gens. »

Cet été, aux dernières vacances de la tour E, Karen et Philippe mènent des entretiens spontanés avec les habitants dans les rues, dans les parcs ou sur la plage urbaine. 600 témoignages sur l’avenir de la ville, le rapport au collectif et à l’extérieur qui esquissent un squelette de la pensée béglaise, dans l’émotion du quartier qu’on abat . Dimanche dernier, dans le gymnase Duhourquet, les réponses habillent un dispositif monumental, une « structure porte-parole » : « Quand c’est trop haut, c’est pas très joli » dit un petit papier aux gros caractères ; « On entend les autres, j’ai l’habitude, mais le soir ça peut être dérangeant » avance un autre. Les témoignages post-it sont montés en tuiles sur l’édifice mémoriel. Le tout renvoie à un gros livre pour enfants, rassurant et coloré où les gens se promènent, sous cette coupole cosmétique, pendant que dehors la page tourne dans un éclat d’explosifs.

Reste du passage de « Tout le monde » les peintures au sol et les affichages, volet permanent de leur empreinte sur le quartier. Mais ce matin, devant un tapis peint, un passant se demande « à quoi ça sert ». Comme beaucoup, plus préoccupé par l’avenir de la cité que par l’habillage du béton.

Olivia DEHEZ