Sortir les poings devant

On dit que le ring reflète la vie du boxeur. Si l’homme est un tricheur, s’il fuit ou s’il en veut,  toujours, ses gants trahiront sa personnalité. Ses jambes se déroberont, ses poings fuseront. En tout cas, Nasser Abbouche y croit dur comme fer. Il l’a observé plus que quiconque. Il l’a expérimenté, aussi. Parce qu’il est éducateur et entraîneur de boxe aux Terres Neuves, et parce qu’il a été champion.

Le père de Nasser Abbouche ne pratiquait pas mais c'est lui qui lui a insufflé cet amour pour la boxe. Photo OL

Nasser Abbouche n’est pas du genre à se coucher. Le gamin d’Yves Farge, natif de la tour F, est passé à 12 ans de la bagarre au judo, puis à la boxe. Avec une grande pause entre ses 16 et ses 21 ans. En trente combats, le champion mi-lourd d’Algérie 2006, plusieurs fois champion d’Aquitaine (amateur), n’a jamais été mis K.O. Il n’a perdu que contre cinq adversaires et a gagné une dizaine de fois le match avant la fin du temps réglementaire. Il y a quatre ans, il chute aux quarts de finale des championnats de France. « Manque de confiance en moi. » Il ne se démonte pas pour autant. Nasser a la double nationalité, il prend son sac à dos et part en Algérie pour le championnat : « J’ai remporté les quarts, puis la demi, puis la finale. Je n’en revenais pas. »

D’une certaine manière, il est fier de son parcours. « Je suis convaincu d’être allé jusqu’au bout. » Il veut être un exemple pour les jeunes d’Yves-Farge, et reconnait dans son club un rôle social. Il veut apprendre aux jeunes à se connaître, leur inculquer des valeurs. « Vivre dans la cité, ça peut être super pour les gamins. Ça l’a été pour moi, je me suis beaucoup amusé. Mais à partir de 15 ans, il y a trop de chances de faire des conneries. »

Il ne dit pas 15 ans par hasard. Son père assassiné, l’adolescent doit brutalement devenir adulte. Aîné des garçons, c’est à lui qu’échoit la responsabilité familiale. Suivent l’abandon de l’école, la nécessité de rapporter de l’argent au foyer : « Il me fallait du cash. » Et les fameuses conneries. Dans le quartier, tout le monde sait de quoi il s’agit. Il ne veut pas revenir sur cette période. Au bout de cinq ans, c’est par la boxe qu’il en a sorti. C’est donc elle qu’il entend cultiver pour les mômes d’Yves Farge. Il y est attaché parce qu’il y a vécu. Sa mère habite encore le bâtiment G.

La mairie de Bègles vient le voir après son titre de champion d’Algérie, avec un chèque de plus de 20 000 € en main. Objectif : ouvrir un club de boxe aux Terres Neuves. Une occasion en or que Nasser Abbouche saisit au vol. Il cherchait justement un poste d’entraîneur, alors dans son quartier, en plus ! Et pourtant, ce n’était pas gagné. La boxe était davantage comprise comme un pugilat que comme un art noble.

Il a fallu faire ses preuves pour remplir la salle qui compte aujourd’hui une cinquantaine de licenciés. C’est grâce aux ateliers de boxe éducative dans les quartiers et aux interventions dans les collèges qu’il anime qu’il a pu faire comprendre certaines choses. Il y a des règles et des valeurs. L’entraîneur a un diplôme  d’État. Il n’y a pas de risques. Faire saigner n’est pas le but du jeu, on ne cogne pas pour blesser.

Le champion explique, et ça paraît contradictoire, que le boxeur est « un matador ». Pour la danse plutôt que pour l’agonie. Ce qu’il aime, c’est l’esquive, toucher en évitant d’être touché. Il cultive dans son jeu le respect, la confiance en soi et la discipline. « La boxe, c’est 60 % de mental. Comme dans une partie de poker, le bluff fait la différence. » Plus d’une fois il a hésité avant de monter sur le ring. « Ça n’a pas toujours été facile. Tu te retrouves avec le protège-dents, la paire de gants, le casque. C’est le moment. Et tu veux pas y aller. » Une fois sur le ring, perdre n’était même pas envisageable. Il avait la haine. Pas contre son adversaire, mais pour gagner.

Nasser Abbouche ne loge plus à Yves Farge depuis ses trente ans. Il veut autre chose pour ses enfants, de l’espace, un jardin. On peut aimer la cité, mais ne pas regretter les appartements exigus que l’on a partagés entre ses parents et dix frères et sœurs. Tout ce qu’il souhaite à ses boxeurs, c’est d’éviter la parenthèse qui a émaillé son parcours.

Le boxeur est arrivé au bout, raccrocher les gants n’est pas facile. À la fin des cours, Nasser continue de s’entraîner. Tout seul, pendant que les jeunes finissent leurs étirements, il frappe avec rage dans son sac, par round de trois minutes. C’est le temps réglementaire d’un vrai combat. A 35 ans, il prépare son « jubilé », son dernier match. Il le reconnaît lui-même, « je ne peux plus vraiment continuer ». Une dernière fois, la peur avant le combat, et gagner si possible « contre un mec qui m’a battu ». Une revanche et une fête. Pour se rappeler de la gloire passée, et pour dire au revoir.

Olivier LAFFARGUE

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