L’emploi, la galère des jeunes

A Yves Farge comme dans d’autres cités, le taux de chômage des jeunes crève le plafond. Au pied des barres, ils voient s’installer des entreprises dans des bâtiments flambant neufs, tandis qu’eux sont désœuvrés. Des associations tentent de les sortir de cet engrenage.

Terrain possible pour l'emploi des jeunes : les chantiers de rénovation dans leur quartier. Photo Olivier Laffargue

« Ici, c’est la merde, y’a pas de travail… On ne veut pas de nous », lâche en chœur le groupe de jeunes, avant de nous tourner le dos. « On se voit vieillir et tous ces gens, dans leur bureau, s’en fichent complètement », se plaint Romain*, 22 ans, inactif depuis l’obtention de son Bac pro. Leurs discours fatalistes sont empreints de lassitude. Ils accusent un système dans lequel ils ne parviennent pas à trouver leur place.

Pourtant, quelques-uns poussent la porte du Plie des Graves (le bâtiment du Plan local d’insertion pour l’emploi de Bègles). « Le plus difficile, c’est d’instaurer une relation de confiance entre eux et nous », confie Nathalie Anquetil, du service Emploi. Dans son bureau, la «référente » voit défiler les jeunes d’Yves Farge. Désabusés, parfois en colère. Ereintés d’avoir à entreprendre chaque jour de nouvelles démarches. Ils multiplient les rendez-vous : Plie, Pôle emploi, Mission locale, boîtes d’intérim… « L’important, c’est qu’ils font l’effort de venir nous rencontrer. Nous essayons de rester souples, notamment sur l’accueil. Certains ne viennent pas aux rendez-vous, mais passent deux jours après, à l’improviste, il faut les recevoir. La peur empêche les autres de se présenter. Pour eux, les démarches sont devenues des obstacles insurmontables ». « J’ai envoyé 60 CV, rempli tous leurs formulaires et je suis toujours au chômage », commente Romain. A Yves Farge, sur les 614 personnes inscrites au Pôle emploi, 98 ont moins de 25 ans.

Leur donner « l’envie de »

Hélène Arrivé, conseillère à la Mission locale des Graves tente de les « accrocher » grâce au sport, à la danse, à la musique et autres activités artistiques. Une diversion souvent nécessaire pour les inciter « à se réinvestir dans un monde social stable et qui les valorise ». Une première étape importante pour leur donner « l’envie de » et les aider à sortir du « ne rien faire », influencés qu’ils peuvent être par un contexte familial difficile ou des copains peu entreprenants. « Plus ils sont éloignés de l’emploi et plus je les convoque souvent. Leurs requêtes sont simples : décrocher un contrat pour devenir financièrement autonomes et quitter le logement familial. On s’aperçoit aussi qu’ils sont mal informés sur les métiers, ont l’obsession du CDI et pensent qu’ils sont condamnés à exercer des emplois pénibles. »

Une impression justifiée : la plupart des postes proposés le sont dans la manutention, le bâtiment, les bio-services. Horaires décalés, heures supplémentaires, autant d’aspects qui rebutent ces jeunes. « Sur les 74 inscrits en 2009, près des trois-quarts ont un CAP ou un BEP, les entreprises ne leur offrent que des CDD de courte durée dans ce type d’emplois, d’où leur manque de motivation. Je leur répète qu’il faut bien débuter : en enchaînant ces expériences, ils auront plus de chances d’évoluer vers un métier qui leur correspond mieux. »

De son côté, Nathalie Anquetil précise : « Quelques-uns voudraient un boulot près de chez eux et payé 2 000 euros, ils me disent qu’ils ne veulent pas faire de la merde. Ils ne vivent pas hors de la réalité mais, je crois, dans la leur : ils acceptent mal la fragilité de leur situation et accusent le coup ». Dévouée à sa mission, elle s’est beaucoup investie, jusqu’à les conduire elle-même aux entretiens d’embauche. Elle les imagine tous capables de s’en sortir.

« Mon dernier job ? Il y a quatre mois ! »

Les intéressés se confient peu, gênés d’avoir parfois gâché de belles occasions par entêtement. Et par fierté aussi, comme l’avoue Romain : « J’avais une bonne place et j’ai craqué à cause d’une réflexion de mon supérieur. J’ai déconné tout simplement ». Fort d’un diplôme dans le BTP, il a bénéficié d’une clause d’insertion, signée par la Saemcib, dans le but d’embaucher des jeunes d’ici pour la rénovation du quartier.

Un projet qu’il voit plutôt d’un bon œil. « Mon dernier job date d’il y a quatre mois. J’en ai marre de rien faire. Mais je me dis aussi que j’ai pas fait mon maximum pour démarcher tout seul les boîtes, je pensais que ça ne marcherait pas. » Cette image négative qu’il a de lui-même, pas question pour lui de l’afficher sur Internet. Idem pour ses potes réunis en bas de l’immeuble. Une manière de se protéger : « J’ai pas envie que tout le monde sache que ça va pas pour moi et qu’un futur employeur voie que j’ai galéré. Parce que le jour où je vais m’en sortir, j’aurai envie d’oublier cette période. Le Plie m’a déjà trouvé du travail, mais sur de courtes durées. Je suis inscrit dans plusieurs boîtes d’intérim, mais elles appellent jamais. J’envisage de suivre une nouvelle formation, pour devenir grutier, ça a l’air sympa », explique-t-il, les yeux rivés sur l’engin qui s’active toute la journée sur le terrain, en face.

* A la demande des jeunes, les prénoms ont été modifiés.

Marine BARROS et Jérôme GUEDJ

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