Quand les ouvriers dirigent leur entreprise

Christian Iglésias et Martès Martin ont été en première ligne dans la lutte syndicale et la transformation de la verrerie de Bègles en société coopérative ouvrière de production (SCOP).

Ils commencent à travailler à l’âge de 13 et 16 ans, se forment à la verrerie Domec, à Bordeaux, à un métier exigeant qui demande un long apprentissage : « Il faut au moins dix ans pour maîtriser le savoir-faire et être un bon souffleur de verre ». Au retour du service militaire en 1954, ils entrent à la verrerie de Bègles. Fils de militants ouvriers venus d’Espagne dans les années 1910, ils y apportent leur culture syndicale : « On est parti de Domec où il y avait des avantages. On avait la mutuelle. A Bègles, il n’y avait pas de syndicat, rien ! »

En 1976, la médecine du travail diagnostique des problèmes pulmonaires. Ils doivent arrêter de souffler. Christian Iglésias est promu chef d’équipe, Martès Martin devient responsable des expéditions. La verrerie est confrontée à des difficultés croissantes : choc pétrolier, perte d’un des principaux clients. En juillet 1978, l’entreprise est mise en liquidation. Commence une période de lutte et d’occupation de l’usine, emmenée par une section syndicale CGT dont Christian Iglésias est le trésorier et la cheville ouvrière.

Le conflit durera dix-huit mois. Les ouvriers bénéficient du soutien de la mairie communiste de Bègles : « La mairie nous distribuait des repas à 3 francs ». Des organisations communistes à l’action catholique ouvrière, un élan de solidarité naît. Les verriers font le tour des industries encore nombreuses de l’agglomération : « On installait une banderole à la sortie des usines et les copains donnaient la pièce ». Quelques mois plus tard, la mobilisation s’essouffle. Mais l’idée de s’associer pour reprendre l’entreprise fait son chemin : à l’instar de la verrerie ouvrière d’Albi, les verriers de Bègles fondent une coopérative ouvrière. Elle favorise des avancées sociales notables : les salariés ne sont plus payés à la pièce mais à l’heure de travail. Au plus fort de l’activité, la verrerie emploie jusqu’à 140 personnes. Pourtant, les difficultés sont légions. On ne s’improvise pas commercial, cadre ou comptable.

En 1985, nouveau dépôt de bilan. La SCOP aura vécu cinq ans. « Si j’avais eu plus confiance, si j’avais pris davantage les choses en main, on aurait pu aller loin », pense Christian. Reste le souvenir enthousiaste d’une expérience riche en solidarités.

Julie BECKRICH, Anthony CERVEAUX, Bertrand COURREGE et Matthieu JARRY