Terrain de football, Yves Farge joue sa vie

Bitume défoncé, touffes d’herbes qui s’invitent sur le béton, traces inquiétantes de morceaux de verres, filets à moitié déchiquetés, le terrain de foot d’Yves Farge a des airs de terrain vague. C’est juste un stade de cité, laissé à l’abandon par la mairie. Pourtant, il est sans arrêt occupé par les jeunes habitants du bâtiment G qui le surplombe. Surtout pendant les vacances scolaires. Malgré la présence de deux paniers de basket, tout le monde y joue au football. Et c’est la vie de la cité qui s’y déroule.

Les jeunes jouent tous les jours sur le terrain de football d'Yves-Farge. Photo A.C

Jouer pour le respect

Rahni, Marvin, Farid, Imed, Nourredine et quelques autres, âgés d’une dizaine d’années, tapent dans la balle : « On fait un match ou des qualifs?». « Rahni, va chercher Wassim, on va faire des qualifs ! », décide Imed. Première question : « Qui va au goal ? ». Car naturellement personne ne veut garder les buts. Alors chacun choisit un chiffre et on désigne au hasard. Le jeu commence. Dans les qualifs, chacun joue pour lui, les gestes techniques vont bon train. Et c’est à celui qui réussira à placer un petit pont. Geste suprême de maîtrise et d’humiliation pour l’adversaire. Les uns après les autres, ils marquent et se qualifient. Sauf Wassim et Alil. Les deux plus petits sont éliminés.

Ce tournoi semble sans enjeu, presque léger. Au détour des dribbles et des insultes échangés, chacun sait pourtant où est sa place. Le terrain révèle les rapports de forces… et de famille. Rahni et Farid qui n’arrêtent pas de s’engueuler sont frères. Comme les deux Mohammed. Imed et Wassim sont cousins. Mais pour ce dernier, « on se considère tous comme des cousins, même comme des frères ».

Ce besoin de prouver qui est le plus fort s’efface devant les plus jeunes. Une attention toute particulière est portée aux derniers nés du bâtiment G : Mohammed et Youcef, quatre ans et demi chacun. « Quand Mohammed est né, toute la cité était contente », se réjouit Wassim. Les « grands » s’arrêtent, en passant aux abords du terrain, pour prendre dans leurs bras les deux gamins.

C’est leur terrain et ils le défendent

Contre ceux qu’ils appellent « les inconnus » – comprendre les étrangers à la cité – de passage pour disputer un match, le jeu témoigne de leur étonnante cohésion. Tous natifs du même quartier à défendre. Ces matchs, joués pleinement, renforcent leurs liens : « On est invaincu sur ce terrain », « Personne ne nous a jamais battus », « On a déjà gagné 6 fois contre des inconnus! » Et ils savent jouer collectif et s’encourager pour maintenir cette invincibilité. Plus qu’une équipe, c’est une famille, issue du même quartier, issue des mêmes galères. Bien que très jeunes, ils défendent l’honneur de la cité et crient en marquant un but : « C’est ça, Yves Farge! »

Le terrain de foot assure aussi le passage de témoin entre les générations en préservant les cloisonnements. « Avant, les grands jouaient sur le terrain et nous, on jouait dans l’herbe derrière, y’avait pas de béton et on mettait des plots pour faire les buts », raconte Wassim. Maintenant les grands ont un peu délaissé le terrain, ils se retrouvent le week-end au gymnase, avenue Alexis Capelle, pour des foot en salle. Du coup, les jeunes ont pris leur place sur le bitume de la cité. De leur côté, les plus petits, Momo et Youcef, attendent encore. Ils courent autour du terrain, amusés d’un rien, font leur apprentissage. Ils ont compris les règles « On peut pas jouer au foot, on est trop petit ».

Pour le moment malgré l’état du terrain, Wassim assure que « c’est mieux que rien ». « Ils vont construire des tribunes, déclare le petit Kabyle, tu vois Chaban Delmas, presque pareil, enfin pas presque pareil, mais avec de l’herbe ». Cet espace sinistré, c’est leur identité. Les grands demandent aux petits de ne pas s’accrocher à ce qu’il reste de filets. Du balcon, les mamans surveillent, particulièrement les plus jeunes. « Remettez son t-shirt à Youcef ! », crie l’une d’elles, alors que le gamin s’était mis torse nu pour faire comme les autres. Intégré dans le quotidien et dans le site, c’est leur jardin. Sur ce stade, emporté par l’euphorie, Wassim résume le sentiment de tous, en criant « Yeah, je t’aime Yves Farge, yeah yeah! ».

Anthony CERVEAUX