Dialogue de sourds pour une concertation

Depuis la mise en place de l’ORU, des associations ont tenté de faire entendre les inquiétudes des habitants face aux projets de rénovation urbaine. Elles estiment ne jamais avoir été prises en compte. La mairie déclare pourtant les avoir écoutées.

Thierry Delhourme, porte-parole de la CNL pendant six ans, devant les anciens locaux de la Confédération. Au second-plan, le bâtiment de l'ORU, autrefois lieu de réunion des locataires. Photo JM

« Effet domino, pseudo-concertations, propagande, absence de démocratie, prises de terres, expulsions, destructions, résistance, lutte perdue d’avance. » Thierry Delhourme est « révolté ». Depuis 2002, le champ de bataille social de ce boutefeu, c’est Yves-Farge et nulle part ailleurs.

Porte-parole local entre 2002 et 2008 de la Confédération Nationale du Logement (association de défense des locataires, proche du Parti communiste à Bègles), Thierry Delhourme n’a jamais digéré ce qu’il considère comme une « déclaration de guerre » : l’Opération de Rénovation Urbaine (ORU) et le Plan Local d’Urbanisme (PLU). Il a une opinion sur ce plan de réaménagement : « Avec l’arrivée du tram, tout cela a été conçu pour détruire la cité, un bastion communiste de mauvaise réputation. Non pas pour la détruire en elle-même, précise-t-il, mais pour générer un effet domino qui a permis de débloquer du foncier et la spéculation immobilière dans le quartier nord-est. Désenclaver un lieu situé à trois mètres des boulevards et à cinq minutes de la gare Saint-Jean, c’est une blague. »

En 2002, l’association Trans’Bègles dresse déjà le même constat. « L’arrivée du tram allait amener la spéculation foncière. C’était un prétexte pour réaménager le quartier et attirer les Bordelais » , estime Frédéric Normand, son président. A l’époque, la ligne 34 du bus est l’une des plus rentables de la CUB. Les membres de l’association ne voient pas l’utilité d’un nouveau mode de transport.

Une machine politique « inarrêtable »

Le branle-bas de combat est déclenché dans le monde associatif de la cité lorsque les premières rumeurs annoncent l’arrivée du tram au-delà du boulevard Jean-Jacques Bosc. « L’effet domino » qu’ils redoutaient devait être évité. Première pièce vacillante : le supermarché Timy, situé tout près du futur arrêt de tram. Devant les menaces de fermeture, un Collectif de défense du commerce de proximité se crée et fait le pied de grue devant le magasin. Le 11 octobre 2001, à 6 heures, une vingtaine de policiers armés les évacuent et procèdent à l’expulsion du gérant. Le seul supermarché d’Yves-Farge ne rouvrira ses portes que quelques mois plus tard. Encore aujourd’hui, les associations déplorent l’absence de soutien de la mairie.

« Le Timy fut l’un des premiers conflits, se souvient Delhourme. Tout s’est fait point par point, sans aucune globalisation. Les dominos commençaient à tomber. » La « chute » , dit-il, devient inévitable en 2002, lorsque le projet de la station de tram des Terres Neuves est entériné. Elle s’accélère même avec les fermetures d’entreprises. Les actions menées par la CNL et d’autres n’y changent rien. L’ancien porte-parole rumine. « 55 emplois supprimés à Oxymetal, 50 à la verrerie, 34 aux chantiers modernes… Avec les industries, c’est tout Yves-Farge qui tombait. La machine politique était lancée. »

Des projets restés sans suite

Pourtant, les différents acteurs de la rénovation auraient pu revoir leurs positions en 2004. A la suite d’un forum sur l’urbanisme, la CNL réalise un sondage selon lequel 80% des habitants de la cité se déclarent hostiles aux projets de rénovation urbaine et ne souhaitent pas être relogés. La principale raison évoquée est la proximité, le fait d’appartenir à un village. Les résultats sont transmis à Christian Merlette, le directeur de cabinet de Noël Mamère. Sans suite. La même année, la CNL et d’autres associations mettent sur la table un projet de « rénovation totale » d’Yves-Farge qui ne toucherait pas aux bâtiments (rénovation des isolations thermiques et phoniques, des peintures, retour des concierges, création d’un espace vert et d’un parking souterrain…). Toujours sans suite. Ils peaufinent leur dossier, se joignent à l’association Trans’Bègles et reviennent en 2005 avec un second projet qu’ils présentent aux habitants et à la presse. Cette fois-ci, deux des tours de la cité, plus le bâtiment B, doivent laisser place à un gratte-ciel sécurisé comprenant des commerces, des locaux associatifs et des jardins suspendus. « Un vrai village en hauteur » , résume Thierry Delhourme. Le projet est déposé. La mairie ne le retient pas.

Convaincues de leur impuissance, les associations se rendent à l’évidence. « Euratlantique, le programme d’aménagement urbain lié à la liaison TGV Paris-Bordeaux, a été lancé l’an dernier, mais ne me dites pas qu’il n’était pas dans les tuyaux depuis longtemps, s’énerve Delhourme. Tout était joué d’avance. » Trans’Bègles et son président Frédéric Normand tentent bien de s’opposer encore à l’extension de la ligne de tramway jusqu’au stade Moga : « Est-ce nécessaire d’avoir un tram tout près du stade pour quinze matchs par an? ». Mais rien n’y fait. Le programme Terres Neuves débute et leur attention doit se focaliser sur l’avenir des habitants. « Plusieurs réunions ont été nécessaires pour que les déménagements soient gratuits, se souvient l’ancien porte-parole de la CNL. Il a également fallu se battre pour que les dégradations soient remboursées par la Saemcib. Sans oublier qu’aux Près Lacoste, les locataires se plaignent encore des augmentations de loyers et de l’absence de services. »

Des accusations rancunières

« Que les projets alternatifs n’aient pas été retenus, ce n’est pas le plus frustrant, estime aujourd’hui un ancien militant proche de la CNL. Ce qui l’est plus, c’est de voir que la concertation n’a jamais véritablement existé. » Depuis l’arrivée de Mamère à la mairie, les deux camps se renvoient la balle inlassablement.

Au service, la CNL : les membres gardent en mémoire les réunions publiques, dites de « concertation », au cours desquelles l’architecte présente son projet sur grand-écran, répond à deux ou trois questions posées par l’assistance avant de repartir. Michel Cantal-Dupart, l’un des premiers architectes-urbanistes à s’être penché sur le quartier, avait d’ailleurs promis de revenir voir les habitants tous les six mois. Delhourme « l’attend toujours. » 1-0.

Au service, Noël Mamère : « Des rendez-vous explicatifs, il y en a eu des quantités à la salle Saint-Maurice, notamment avec Cantal-Dupart. Il y a des endroits où notre communication n’est pas bonne, mais pas là. Les habitants ont participé de façon massive à nos ateliers. La participation et la coopération ont été réelles. » 1-1.

La CNL : « Mamère a une vision bien à lui de la démocratie. Il ne s’est jamais préoccupé des comités de quartier et des associations comme la notre. Il a sa vision du projet et il s’y tient. La propagande qu’il a déployée (courriers de la mairie, de l’ORU, affiches, articles dans Sud Ouest) le démontre bien. Malgré les relogements, les habitants sont finalement soulagés que tout cela soit terminé. » 2-1.

Noël Mamère : « La CNL à Farge ? Elle ne représente que 10% des locataires. Ils ont raison de se battre pour dire qu’un crayon est noir alors qu’il est blanc. Ils se sont battu comme des chiffonniers en affirmant que les habitants allaient être chassés. Aujourd’hui, les habitants sont toujours là, ils n’ont pas été chassés et ils leur font un bras d’honneur. La CNL se battait seulement pour son local qu’elle ne voulait pas céder, même aux associations de soutien scolaire. » 2-2.

La CNL : « Aujourd’hui encore, la Confédération accueille de nouveaux adhérents à Yves-Farge. Quant au local, l’association de soutien scolaire « Remue-Méninges » disposait déjà du sien. C’est illogique. » 3-2.

Noël Mamère : « Les communistes, comme ceux de la CNL, n’ont jamais accepté mon arrivée au pouvoir. Avec eux, la ville souffrait d’un syndrome des pays de l’Est. » 3-3.

Ces échanges sur la concertation peuvent s’éterniser jusqu’aux torticolis des spectateurs, sauf que la fin de la partie a déjà été sifflée. En 2008, le décès de Pierre Dubois, prêtre-ouvrier à la tête des actions sociales depuis plus de 30 ans dans la cité, donne un coup fatal aux mouvements de mobilisation. « L’un des seuls à pouvoir faire taire Noël Mamère n’a jamais été remplacé », regrette René Airault, ancien souffleur de verre engagé dans la vie associative du quartier. Créée par le prêtre en 1999, l’antenne de la CNL implose. Une nouvelle a vu le jour il y a peu. Thierry Delhourme avoue ne jamais y être retourné.

Finalement, le seul à pouvoir départager les deux camps se nomme peut-être André Lassansaa. En 2006, le directeur de la Saemcib déclare dans une réunion publique de concertation que l’ORU « n’a jamais eu pour but de donner la parole aux habitants » . Une concertation silencieuse, en quelque sorte.

Jérémy MARILLIER