Mahfoud Belkadi : « Aujourd’hui, qui connaît les quartiers ? »

Jeunesse Universelle est un acteur incontournable et historique du quartier Yves Farge. Depuis ses débuts en décembre 1991, l’association anime la vie du quartier grâce à un noyau dur de bénévoles engagés. Mahfoud Belkadi, président de la structure depuis neuf ans, regarde le quartier et la jeunesse qui le compose avec un œil bienveillant et lucide. Il raconte Yves Farge depuis 20 ans.

En 1991, Mahfoud Belkadi est un des fondateurs de Jeunesse Universelle. Depuis neuf ans, il est aussi président de l'association. Photo JB

Qu’est-ce qui caractérise le quartier Yves Farge ?

Chaque quartier a ses spécificités, même quand les populations se ressemblent. A Yves Farge, la particularité, surtout dans les années 90, c’est que c’était très famille. Si tout jeune, je faisais une bêtise, si le voisin ou la voisine ou le grand frère ou la grande sœur me voyait, eh bien, je prenais un coup de pied au derrière ou bien on m’attrapait par les oreilles. Si une maman nous disait : « Est-ce que tu peux aller m’acheter une baguette ou un kilo de sucre à Score ou bien à Banco ? « , les enfants y allaient en courant. Aujourd’hui, on a un peu perdu ça.

A quoi ressemble la jeunesse aujourd’hui par rapport à celle d’il y a 20 ans ?

La jeunesse n’est pas du tout la même. Nous, à 17-18 ans, quand on a commencé l’association, je dis pas qu’on était des anges, on a fait des conneries de gamin comme tout le monde. Mais le mot « respect », on le connaissait vraiment. Par exemple, pour fumer une cigarette, tous les jeunes de ma génération qui fumaient, si leurs parents passaient à côté, ils ne fumaient pas à côté d’eux. Arriver ivre devant des parents, c’était pas possible. La jeunesse d’aujourd’hui, franchement, je sais pas si le mot « respect » elle le connaît. Peut-être qu’elle le connait à sa manière, mais c’est beaucoup d’individualisme, et c’est un manque de solidarité et d’investissement dans leur vie de tous les jours. Cela dit, je ne leur jette pas la pierre complètement.

Comment analysez-vous les raisons de ce changement ?

C’est la société d’aujourd’hui qui les pousse à ça. La surconsommation. On leur demande de consommer tout et n’importe quoi, sauf que sans argent, on consomme comment ? Des jeunes qui n’ont pas d’emploi, des parents qui sont au chômage, des grands frères, des grandes sœurs qui sont sans travail… Imaginez ceux qui suivent derrière, les tout petits, comment ils grandissent. Alors qu’est ce qu’on fait pour eux ? Qu’est-ce qu’on fait ? Des fois, j’ai même honte de demander aux gens de venir bénévolement nous aider, parce que quand des gens font des heures pas possibles pour juste amener un bifteck ou du pain à la maison, c’est hyper compliqué de leur demander plus.

Quel est votre regard sur la transformation du quartier ?

Un des grands tournants, ça a été la destruction des deux tours en 2007. Mais la cité avait commencé à se dégrader bien avant, parce que les habitants sentaient qu’elle était laissée à l’abandon. Alors, volontaire ou pas volontaire, ça, il faut le demander au bailleur, je sais pas du tout, mais les locataires se sentaient déjà abandonnés avant la démolition des immeubles. Moi, je me rappelle à l’époque où j’étais enfant, s’il manquait  une ampoule dans une entrée, le gardien, dès le matin, il faisait sa tournée et il remplaçait toutes les ampoules qui manquaient. Les containers étaient propres. Il y avait vraiment un entretien. D’ailleurs à ce moment-là, c’était pas des gardiens, c’était des concierges, ils avaient leur appartement de fonction dans la tour. Ils étaient là en permanence. Ces gardiens-là, ils pouvaient se permettre de mettre un coup de pied au derrière à un jeune s’il avait fait des bêtises. Ils connaissaient tout le monde, c’était des piliers du quartier.

La mixité sociale, objectif de l’opération de renouvellement urbain, est-elle réussie ici ?

La mixité sociale ? Personnellement, je n’y crois pas du tout. J’y croirai quand les gens les plus pauvres auront de quoi manger, auront un vrai boulot, une vraie situation. Après, on pourra parler de mixité sociale. C’est pas en mettant des personnes qui touchent 4000 euros par mois dans un appartement et que leur voisin du dessous touche le RSA qu’ils vont être super bons copains. Parce qu’ils vont se raconter quoi ? «- Qu’est ce t’as fait aujourd’hui ? – Ben j’ai glandé toute la journée, j’ai fait 40 fois l’ANPE… » et le voisin,  le cadre, qu’est-ce qu’il en a à foutre de la vie de celui qui a tourné en rond toute la journée ?

Vous sentez-vous soutenus par les collectivités locales ?

Moi, franchement, en tant que président et en tant que Mahfoud personnellement, je suis en colère après toutes les institutions. Quand on a des bénévoles comme ça, on les soutient. Les élus sont présents à leur manière. Eux pensent que c’est suffisant. Moi je dis à tous les élus que ce soit du département, de la ville, de la région, qu’ils se mettent à la place des habitants et qu’ils viennent vivre un mois, deux mois, six mois dans le quartier et qu’ils viennent comprendre ce que vivent les gens et ce qu’on entend par lien social. Parce qu’aujourd’hui, on parle beaucoup du plan banlieue. Mais qui, franchement, connaît les quartiers ? Quand je lis dans Sud Ouest qu’on a dépensé 34 milliards dans les plans de l’ANRU depuis 2003, je me dis c’est énorme. Mais à part du bâti, qu’est-ce qu’on a fait ?

Propos recueillis par Julie BECKRICH