« Le personnel était en train de se venger »

Environ 400 personnes s'étaient rassemblées en soutien aux 13 prévenus. Photo LMM

Du 25 au 26 mai 2005, le personnel du centre de tri de Bordeaux retient cinq cadres de l’établissement dans une salle pendant vingt heures. Le matin du 26, après un dépôt de plainte de La Poste, la préfecture ordonne l’intervention du GIPN. Après les sanctions disciplinaires prises en interne par La Poste, quatorze des salariés comparaissaient vendredi 5 novembre 2010 au tribunal correctionnel de Bordeaux.

Treize sont présents à l’audience. L’un d’eux est mort depuis les faits. Treize à prendre place au milieu de la salle en jeans, pull-overs, tee-shirts, sweat-shirts, baskets ou mocassins. Tous sont des militants, en majorité CGT et SUD. Sur le banc des parties civiles, en retrait, les cinq cadres -quatre hommes et une femme- en chemises, chemisier, pull-overs fins à cols roulés. L’ancien directeur du centre, André Guilloteau, porte cravate et montre dorée étincelante. Quatre des prévenus sont poursuivis pour des outrages envers des huissiers dépêchés par La Poste le jour des faits. Neuf, qui étaient à l’intérieur de la salle où étaient retenus les cadres, comparaissent pour séquestration. Ils sont aujourd’hui retraités, permanents syndicaux ou ont réintégré des services de La Poste après des mois, voire des années, de mise à pied. L’un d’eux, syndicaliste CNT, seul contractuel de droit privé, a été licencié.

« Cocktail explosif »

Ils se succèdent à la barre, rappellent le contexte des événements : un plan de restructuration touche le centre de tri. L’établissement est le théâtre d’un conflit latent, avec des grèves à répétition. Ils contestent la séquestration, disent avoir été « débordés », empêchés de relâcher les cadres pour forcer des négociations. Ils disent même avoir protégé l’intégrité physique et morale des cadres, joué le rôle de « tampon » entre les cadres et la base. Une base échaudée par les réunions dans lesquelles les représentants syndicaux ont l’impression de ne pas être écoutés. Les « scénarios » que propose La Poste prévoient invariablement des suppressions d’emplois, par le jeu des départs en retraite non remplacés. « Pour pérenniser le site » argue la direction. « Des mensonges » pour les syndicalistes : le centre fermera quatre ans plus tard.

Les jeunes CDD de certaines brigades du centre de tri employés en 5 nuits sur 7 de 0h à 6h devaient, par un accord de 1999, avoir la possibilité de passer au régime plus avantageux des anciens (2 nuits sur 4, de 19h à 6h). Mais, quelques semaines avant les événements, les employés de Bègles apprennent par un édito de leur directeur dans une publication de La Poste, « La lettre du CTC » qu’ils ne pourront pas changer de régime, alors même que le processus de négociation est censé durer encore. « Provocation », avancent encore les syndicalistes dont le rôle est nié. La base est  aussi chauffée à blanc par cette nuit du 19 mai où le personnel est victime d’irritations, de malaises provoqués par un produit non identifié, et se voit refuser le droit d’évacuer la salle par un cadre. Déclaré en grève, menacé de se voir retiré un trentième de salaire, le personnel est à cran. D’autant que les déclarations de l’encadrement ne sont pas pour apaiser les choses. A Xavier Dauga, délégué SUD qui l’interpelle pour discuter de l’événement, le directeur répond : « Nous pouvons discuter, mais ce sera à compte d’auteur, c’est vous qui payez car vous êtes en grève ». Le 25 mai, André Guillotteau convoque une réunion du Comité d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT). Les syndicalistes appellent les salariés à se déplacer sur leur temps de repos. « Pour faire pression, sans que la suite n’ait été planifiée », jurent-ils. La réunion est censée porter sur l’incident du 19 mai, classé sans suite. Outre la menace de retrait du trentième de salaire, le fait que le directeur laisse entendre qu’un salarié ait pu, à dessein, diffuser un produit nocif dans la climatisation exaspère un peu plus. «Provocation », plaident encore les syndicalistes. Autant d’ingrédients d’un « cocktail explosif » selon les mots d’un des prévenus.

La réunion porte ensuite sur le plan de restructuration. Mais les débats n’avancent pas. Après 1h30 de réunion, la salle est envahie. Les salariés refusent de laisser partir l’équipe de direction. Le directeur est en contact avec la direction départementale. Une réunion est proposée pour le 27, ce qui ne satisfait pas. « Par le passé, le directeur départemental se serait déplacé », explique Jean-Pierre Dabrin, responsable de la section CGT. Pas ce jour-là. Les prévenus assurent qu’ils n’auraient pas pu, de leur propre chef, laisser partir les cadres mais qu’ils ont fait en sorte qu’ils soient ménagés par les salariés massés à l’extérieur.  « Dehors, ils étaient déchaînés. Le personnel était en train de se venger », résume un des prévenus.

Volonté d’humiliation

Du côté des parties civiles, on reproche à ces syndicalistes chevronnés de « ne pas avoir eu le courage de dire stop ». Fernande Lespinasse, responsable des ressources humaines, accuse les  membres du CHSCT présents dans la salle d’avoir « cautionné » ce qui se passait dehors. « J’ai passé dix ans au centre de tri. Lorsque des responsables syndicaux disent quelque chose, les employés le font », affirme-t-elle, provoquant quelques soupirs de désapprobation parmi les postiers présents dans le public. Surtout, les cadres retenus expliquent avoir ressenti une volonté d’humiliation de la part du personnel, comme lorsqu’à l’extérieur on martelait les cloisons pour les empêcher de dormir. Pour Jean-Claude Martinez, l’un des cadres, « c’était le châtiment de l’équipe de la direction ».

Maître Jean-Baptiste Robert-Despouy, l’avocat de La Poste, dénonce « une culture des avantages acquis ». Il reprend les arguments développés par André Guilloteau pour justifier la réorganisation du centre de tri -baisse du courrier à traiter, mécanisation- et fustige ceux qui refusent « l’adaptation ». Il dénonce le préjudice moral et matériel subi par l’entreprise lors du conflit et demande, au titre de dédommagement, la somme de 380 366 euros. « Ils font cadeau des centimes » ironise un postier dans la salle. Maître Éric Grosselle prend ensuite la parole pour les cadres. Il dresse le tableau d’une situation quasi-insurrectionnelle sur le site de Bègles : « les cris, les odeurs de brûlé ». L’épisode du 25 mai a laissé des traces chez ses clients. Il dit avoir reçu des personnes en larmes lorsqu’elles évoquaient les faits. Pour lui, « les syndicalistes avaient tout pouvoir sur les salariés. Il y a bien eu séquestration et s’ils l’on fait, c’est en co-action avec l’extérieur. »

Pour commencer son réquisitoire, le représentant du parquet, Philippe Jaegle, rappelle l’importance des libertés syndicales et du droit de grève. Mais souligne qu’ils doivent être exercés « dans le respect de la loi ». Certes, les postiers ont fait l’objet de « sanctions disciplinaires significatives », mais qui n’ont rien à voir avec la procédure pénale. Et aux yeux du procureur, il y a bien eu « transgression de valeurs fondamentales ». Il estime que les représentants syndicaux « auraient pu faire cesser l’infraction », demande néanmoins de prendre en compte l’absence d’antécédents judiciaires des prévenus. Il requiert des peines d’amende de 200 et 300 euros pour les insultes envers les huissiers et des peines de jours amendes pour ceux mis en examen pour séquestration.

« Un piège qui a parfaitement fonctionné »

Maître Gérard Boulanger, avocat de la défense, dénonce « un piège qui a parfaitement fonctionné »« Ce qui s’est passé est le bout d’un processus voulu par la direction de La Poste ». Il explique que La Poste a voulu « se débarrasser d’un certain nombre de syndicalistes expérimentés, compétents »,  gênants parce qu’ils défendent les conditions de travail, les salaires, et un service public auxquels ils sont attachés. Il fallait pour cela les délégitimer en les faisant participer à une « apparence de négociation » dans laquelle ils n’auraient aucun poids. Pour Gérard Boulanger, le conflit de 2005 est même la conséquence des changements de la morphologie du personnel : « Les jeunes salariés en CDD ne sont pas forcément syndiqués, sont parfois même méfiants par rapport aux syndicalistes qui n’ont plus la même autorité sur cette base différente ». Cette base qui s’est radicalisée en constatant que ses représentants n’étaient pas entendus. « On a monté la chaudière » poursuit l’avocat. Les salariés se sentaient provoqués par la présence systématique d’huissiers lors des conflits. Et en 2005, les cadres se sont empressés de donner aux huissiers les noms des syndicalistes connus. Pour Maître Boulanger, le directeur du centre savait que la réunion du 25 pouvait entraîner des débordements. Ce qui est arrivé, car « les délégués délégitimés ne pouvaient plus maîtriser leurs jeunes camarades »

A la suite de Maître Boulanger, Maître Magali Bisiau revient point par point sur la qualification de « séquestration », tente de montrer que les prévenus n’ont pas pris « un rôle actif » à la rétention des cadres et n’ont pas fait en sorte qu’ils ne puissent pas se restaurer ou satisfaire leurs besoins naturels. Lorsqu’ils partagent et proposent leurs sandwichs, le directeur intime l’ordre à ses cadres de les refuser. « Une stratégie de victimisation » fustige l’avocate. « On ne les a pas empêchés de se restaurer, pas plus qu’on ne leur a interdit d’aller aux toilettes ». Reprenant les déclarations des parties civiles, elle affirme que les cadres ont pris d’eux-mêmes l’initiative d’uriner dans des bouteilles, effrayés par le climat qui régnait à l’extérieur. Quant à Fernande Lespinasse, elle a d’abord refusé de se rendre aux toilettes avant de se raviser, vers trois heures du matin, et d’y être accompagnée.

Maître Bisiau juge « scandaleuse » la constitution de partie civile de La Poste et les sommes réclamées. Elle ironise sur la liste des coûts pour lesquels La Poste demande réparation : « On leur demande de payer la location de la salle louée pour tenir une conférence de presse après les faits, de payer les frais de cantine des cadres ayant assisté aux conseils de disciplines qui les ont sanctionnés! » Pour Maître Bisiau, « La Poste -qui se présente comme une entreprise citoyenne mais est régulièrement condamnée pour défaut de négociation- a laissé pourrir la situation ».

Quant aux outrages envers les huissiers, « on est au centre de tri de Bègles, pas au salon de coiffure du coin! », s’exclame-t-elle, « la jurisprudence tient compte de ces aspects ». Et de s’étonner que les huissiers prétendument injuriés ne se soient pas constitués partie civile. Pour finir, elle attire l’attention sur les conséquences que pourraient avoir des condamnations inscrites au casier judiciaire pour les fonctionnaires -12 prévenus sur 13. La Poste pourrait rouvrir  des procédures disciplinaires en révocation. Comme son confrère elle conclue en plaidant la relaxe.

Le jugement était mis en délibéré le 3 décembre.

Sur les huit postiers poursuivis pour séquestration, sept ont été condamnés à trois mois de prison avec sursis, le huitième a été également condamné mais dispensé de peine, son attitude ayant été jugée plus conciliante à l’égard des cadres.

Quant aux cinq autres qui comparaissaient pour outrage sur des huissiers de justice, trois ont été relaxés, et les deux autres ont écopé d’une peine de 300 euros d’amende pour l’un, et de deux mois de prison avec sursis plus 200 euros d’amende pour l’autre. Ces deux postiers sont les seuls à voir leur condamnation inscrite au feuillet B2 de leurs casiers judiciaires, ce qui peut entraîner leur radiation de la fonction publique.

La constitution de partie civile de La Poste, qui réclamait 444 000 euros de dommages et intérêts, a été rejetée.


Matthieu JARRY

A la sortie vers 20 heures. Le procès a duré près de huit heures. Photo LMM