Mais que fait la Saemcib ?

La Saemcib est incontournable aux Terres Neuves. On voit son logo orange et vert sur les panneaux des chantiers, sur les tracts signalant les interdictions de stationnement, sur les fiches de loyer des habitants… Et dans la bouche de tous les habitants du quartier, souvent associé à leurs désagréments.

Pour l'instant, aux Terres Neuves, la Saemcib se consacre plus à la construction qu'à l'entretien des vieux bâtiments, comme le A au second plan. Photo Thomas Bartherote

D’abord, qu’est-ce qui se cache derrière ce mot : Saemcib ?

Décliné, Saemcib signifie Société anonyme d’économie mixte de construction immobilière béglaise. Au départ, en 1960, c’est une structure créée  par le parti communiste pour avoir un contrôle sur l’immobilier et l’organisation de la ville. Sa première fonction: bailleur social. Et sa première réalisation d’envergure en tant que tel est la construction de la cité Yves Farge. C’est l’époque du communisme municipal, où les élus locaux de l’après-guerre, issus de milieux ouvriers pour la plupart, aspirent à développer des projets qui « changent la vie » et contribuent au bien-être des travailleurs.

Près de cinquante ans plus tard, de l’eau a coulé sous les ponts. La mairie a changé de couleur, passant du rouge au vert, et une opération de renouvellement urbain est passée par là, amenant à la tête de la société un nouveau directeur, André Lassansaa, plus spécialisé dans le réaménagement que dans la gestion locative.

Résultat : on cherche aujourd’hui à redorer l’image d’un quartier déprimé, de passer d’une cité minée par le chômage à une zone attractive, mêlant entreprises et cadres de la nouvelle économie. La mixité urbaine et sociale est le nouveau mot d’ordre. Au mépris, parfois, de la population historique du quartier. Plusieurs défaillances de la Saemcib (en tant que bailleur social) sautent aux yeux dans ce quartier que l’on appelle aujourd’hui les « Terres Neuves. »

1.   Le décalage entre les projets des « technocrates » et la réalité des habitants

D’un bout à l’autre du quartier, les expressions de mécontentement se multiplient au sujet de l’Opération de Rénovation Urbaine (ORU) des Terres Neuves. Les habitants des maisons individuelles de la rue de la Belle Rose ont ainsi les pieds dans le chantier depuis deux ans. Et pour une durée indéterminée. « Au départ, ils étaient prévus sur deux étages et plus éloignés de nos maisons ! », raconte l’un d’eux. De leurs côtés, les locataires du bâtiment B ne décolèrent pas contre le bruit et la lenteur à se concrétiser du chantier, lancé en 2009 tandis que les résidents des nouveaux logements de la rue de la Belle Rose sont également exaspérés face à l’absence de places de parking. Il y a aussi cette famille qui a appris son déménagement par un ouvrier.

Interpellé sur le désagrément causé aux riverains, le directeur de la Saemcib lui-même concède : « Ces gens souffrent. » Mais de relativiser aussitôt : « Moi, mon métier, c’est de planifier, et d’être dans la projection de la transformation d’un territoire sur 10, 20, 30 ans. »

Pourtant, cette transformation ne peut se faire sans les habitants. Alors quid de la concertation ? La Saemcib se targue de s’impliquer « fortement dans toutes les démarches de concertation menées par la ville, concernant les projets urbains qu’elle pilote ». Des réunions ont été organisées. Un conciliateur a aussi été nommé par la société pour informer les habitants. En vain. En tout état de cause, pour le directeur de la Saemcib, la concertation a ses limites.

2. Une société qui semble dépassée par toutes ses missions

André Lassansaa l’avoue : « On a changé de métier. » Jusqu’en 2004, la Saemcib était une société de maintenance et de gestion immobilière ; désormais, elle est devenue un « aménageur de projet urbain ». « Avant, la Saemcib, précise André Lassansaa, c’était 50 personnes pour 1300 logements. Il y avait trois cadres et après, on avait une armée de personnels d’entretien. En 2003, c’était une société de maintenance, ça faisait de l’emploi pour des personnes sans qualification. En 2010, c’est une société d’ingénierie. »

Faits éloquents de ce changement d’état, le licenciement des ouvriers de la régie de la société, la réduction du nombre de femmes de ménages et l’externalisation de plusieurs aspects de l’entretien du parc locatif. Ce tournant a également été observé par un rapport de la Cour régionale des comptes portant sur la gestion de la société d’économie mixte entre 2001 et 2007 : « L’accroissement a essentiellement porté sur les cadres (+ 47%) et les employés (+ 45%) alors que le nombre des ouvriers et des employés d’immeubles connaissait une réduction de 30%. »

Conséquence directe : l’entretien des 1300 logements est négligé. Concentrée sur le projet de rénovation urbaine des Terres Neuves, la société d’économie mixte privilégie l’aménagement urbain au détriment de la gestion de son patrimoine immobilier. Aux Terres Neuves comme dans les autres sites dont la cité Maurice Thorez et ses 510 logements. « Le reste du parc immobilier est laissé à l’abandon », déplore Anny Lartigue, élue des locataires pour la CNL (Confédération Nationale du Logement) au conseil d’Administration. Selon Jean-Jacques  Paris, conseiller municipal communiste et administrateur, la société n’a pas les épaules pour assumer tous ces rôles : « La Saemcib est une bonne gestionnaire de logements sociaux mais elle n’a pas l’assise pour entreprendre une opération de cette envergure.»

Mais André Lassansaa n’en démord pas : « La mission que nous a confiée le maire, c’est de transformer le quartier. »

Le logo de la société est omniprésent dans le quartier. Photo Thomas Bartherote

3.  Une mixité de surface

Sur son site Internet et dans sa communication en général, la Saemcib met en avant les valeurs qui sont les siennes : développement durable, concertation, insertion… Vaste programme ! Parmi ces valeurs portées en étendard, il en est une qui doit encore faire ses preuves sur le terrain : la mixité. Sur le papier, l’ambition est louable : créer de la mixité sociale, ouvrir le quartier sur l’extérieur, etc. Pourtant, aujourd’hui, les dix-huit hectares de l’ORU sont marqués par une frontière invisible mais aussi concrète que si elle était matérialisée par un mur. D’un côté de la rue Robert Schuman, la cité Yves Farge ; de l’autre, les anciens bâtiments militaires aujourd’hui investis par les entreprises du « parc de l’économie créative », comme les désigne – pompeusement – le maire, Noël Mamère, repris en écho par plusieurs élus locaux.

Entre les deux mondes, les interactions sont rares, sinon inexistantes. Pour André Lassansaa, c’est un problème de culture. Et même si, du côté de la mairie, on pense que le mélange est possible, le directeur de la Saemcib estime que ces deux univers sont « difficilement perméables […] La confrontation de populations n’appartenant pas au même milieu social est un problème pour moi. » Mais selon lui, pour faire évoluer les choses, il faut passer par « la confrontation au réel. Je ne crois pas à la bonne conscience et à l’empathie pour transformer les conditions sociales » des jeunes du quartier.

C’est pour prévenir une autre « confrontation » que la Saemcib organise actuellement son prochain déménagement. Le bailleur a prévu d’installer ses locaux « au coeur de la cité, pour être au centre des conflits actuels et futurs ». Et là encore, André Lassansaa n’affiche pas un optimisme résolu. Le directeur  estime que « ça ne va pas être simple de faire venir des gens qui vont mettre 200 000 euros dans un appartement ». En cause : « La confrontation avec une population qui avait l’habitude que ce territoire soit inviolable et de considérer qu’elle était chez elle, en dehors des autres règles. »

4. Des finances plombées par le projet de rénovation urbaine

Avec le projet des Terres Neuves, la Saemcib prend des risques avec sa santé financière. L’investissement est lourd : 91,8 millions d’euros au total. Alors, quand les subventions de l’Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU) se font attendre, ça coince. D’autant plus qu’elles sont passées de 25,8 à 23,3 millions d’euros. Une diminution qui va devoir être prise en charge par les collectivités locales liées au projet (mairie, conseil régional, conseil général, CUB).

Pour le moment, c’est principalement la mairie qui tient à bout de bras le projet de restructuration de la cité Yves Farge. La ville de Bègles a déjà versé plusieurs avances de trésorerie à la Saemcib : l’une en 2007 et l’autre en avril 2010, d’un montant de 3 millions d’euros. Une série d’emprunts du bailleur social sont également garantis par la municipalité et par la Communauté Urbaine de Bordeaux. Des dépenses que l’opposition communiste juge dangereuse. Ainsi, Stéphane Denoyelles, lors du conseil muninicipal du 7 octobre dernier, s’indigne : « Plus de 46% des dépenses sont engagées, seulement 12 % des recettes sont réalisées. L’Anru n’a versé que 3% de ses engagements. La ville a apporté 57% des siens […] On risque de le payer cher. »

Un risque constaté également par la Cour régionale des comptes. Dans son audit sur la gestion de la Saemcib, elle conclut son chapitre traitant du projet de rénovation urbaine par ces mots : « […] La convention publique d’aménagement confiée à la Saemcib présente un risque financier accru. » La Cour régionale des comptes conseille donc à la société  « de faire preuve de plus de rigueur dans la conduite de ses opérations ».

Même Jean-Etienne Surlève-Bazeille, adjoint à l’urbanisme de la ville et membre du conseil d’administration, s’accorde à dire que les finances du projet Terres Neuves peut la mettre en péril. « Il peut y avoir un risque financier. Le budget doit être équilibré. Et s’il n’y a pas équilibre, c’est la ville qui mettra la main à la poche. » La ville ou les locataires… Car, comme comme le préconise la Cour régionale des comptes dans son rapport, pour que la Saemcib garde sa solidité financière, il faudrait qu’elle augmente ses loyers de « 2% par an au minimum”. En bonne élève, elle a déjà réalisé des augmentations de loyers de 9,8% entre 2001 et 2007. Pour le moment, ce sont donc les locataires, notamment les relogés d’Yves Farge, qui règlent la facture.

Julie BECKRICH, Bertrand COURREGE et Thomas BARTHEROTE

Pour en savoir plus :

Le site internet de la société d’économie mixte et la page de présentation de l’Opération de Rénovation Urbaine (ORU) des Terres Neuves.