« Comme des nains face à un géant »

Une série d’immeubles s’est élevée à une dizaine de mètres de la maison des Thomas, de l’autre côté de leur rue. Des remparts gris éclairés par des loggias vitrées qui laissent apparaître des stores. Fermés. « Certainement parce que quand ils sont ouverts, les gens qui vivent dans ces appartements n’ont pas d’intimité. » Depuis leur échoppe centenaire, Michel et sa compagne, Marie-José, assistent à la transformation des Terres Neuves, un quartier historique de Bègles. Ils y habitent depuis 1979. Michel Thomas est arrivé à Bègles à l’âge de 12 ans avec sa mère, ouvrière, et ses six frères et sœurs. Il raconte son quartier.

Les années 60, une époque bénie

« Au début des années 50, la cité Yves Farge, c’était des marécages où paissaient les moutons. Beaucoup de monde est arrivé dans les années 60, des vagues d’immigration venues du Portugal, des pays d’Afrique du nord et d’ailleurs. C’était une époque bénie pour les habitants du quartier. Il y avait peu de chômage, l’intégration de ces personnes dans la vie du quartier était plus aisée qu’aujourd’hui. C’était une cité ouvrière, cheminote, avec une vie sociale particulière, quasi villageoise. La cité était assez pauvre mais il y avait une forte solidarité. »

Aujourd’hui, la misère sociale

« Je dis toujours : ce n’est pas une ethnie qui crée une délinquance, mais les conditions de vie que l’on rencontre. La misère sociale entraîne la misère morale, qui elle-même entraîne la délinquance. La délinquance ici, ce n’est que du deal, c’est pas énorme. Je n’ai jamais entendu parler d’agression. Peut-être de vols oui. Mais ce n’est pas très méchant. Je ne pense pas qu’il y ait de méchanceté nulle part. Il n’y a que de la révolte. »

De la rénovation urbaine

« En face de chez nous, on devait avoir des « petites maisons de ville » comme dit la mairie. Pour ne pas qu’il y ait de hiatus avec nos maisons de petite hauteur. Puis le PLU (Plan local d’urbanisme) a autorisé jusqu’à 25 mètres au lieu de 15. Ils ont construit, mais beaucoup trop près. Je n’ai rien contre les personnes qui habitent dans ces nouveaux immeubles, je suis du même milieu. Mais on s’est senti étouffés par la montée rapide d’une façade en face de nos fenêtres. Ces bâtiments ont 18,70 mètres de haut exactement. On est comme des nains face à un géant. C’est censé être une voile qui monte des échoppes. Tu parles d’une voile ! Il y a du bâti partout à Bègles. Dès qu’il y a un terrain vague, on construit dessus ! »

Julie BECKRICH et Maud RIEU