Nicole, une relogée indélogeable

D'Yves Farge aux Terres Neuves, le quartier se transforme, sans jamais décourager cette irréductible Béglaise. Photo TP

Dans son salon, Nicole est entourée de plantes, sa grande passion. La pièce est lumineuse malgré le manque de fenêtres apparent de sa nouvelle maison. Un bloc de béton angulaire et austère dessiné par l’architecte bordelais Bülher.« Chaque matin, la première chose que je fais, c’est arroser mes fleurs », confie la sexagénaire de taille modeste. Ne lui demandez pas leurs noms, « ils sont tous en latin, je n’en retiens aucun ». Fraîchement retraitée, elle profite du temps libre pour « papoter » avec le voisinage. Des gens avec qui elle s’entend bien. Eux aussi, ils ont été parmi les premiers relogés en 2006, quand la tour C de la cité Farge a été démolie.

Son premier souvenir se passe à Bègles, là où elle est née, et où elle a toujours vécu. Comme ses parents et grands-parents, d’ailleurs. C’était rue Pauly. « Mon père me conduisait à la maternelle rue Marcel Sembat à vélo et le soir, la directrice me gardait jusque 19 heures, j’étais la dernière. » Lui était ajusteur-tourneur. Nicole commence à travailler à 15 ans. Colleuse sur carrelage à Bordeaux pendant 10 ans. « Ça ne se fait plus aujourd’hui, les machines ont pris le relais. » Plus tard, elle devient assistante maternelle, à Bègles toujours. Un job moins éreintant, mais quand même. « Je crois que 61 ans, c’est déjà un bon âge pour la retraite », lâche Nicole. Elle, se retire prématurément, pour cause de longue maladie.

Aujourd’hui, Nicole vit avec sa fille unique, Sarah, 36 ans, teint mat et cheveux bouclés noirs. Fini les quatre voisins de pallier du 11e étage. Ici, elle n’entend plus la chasse d’eau des habitants, trois étages en dessous. Pourtant, il reste deux nuisances sonores.
La première, c’est ce voisin belliqueux qui vit sous ses 90 mètres carrés, au rez-de-chaussée. « Il me reproche d’attirer les pigeons dans ma cour, pigeons qui se posent sur la palissade de la terrasse pour y projeter leur bazar », explique-t-elle. Les chiures, inévitablement, atterrissent sur les effets dudit voisin. Nicole ne lui adresse plus la parole.

Face à sa maison, la dernière tour d’Yves Farge tombe. Les hangars de l’armée se restructurent. Les engins de chantier enchaînent les va-et-vient. Des non-Béglais installent leurs entreprises. Deuxièmement, Nicole vit au milieu d’un immense chantier. Avec ses deux chemises — le chauffage est en panne —, Nicole y croit dur comme fer : « Quand on est de Bègles, on ne part pas ! »

Thomas PONTIROLI